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Lire une prévision de vent : les modèles, les effets locaux, et la fenêtre de la cuisine

GFS, ECMWF, ICON, AROME, ce que chacun voit et ce qu’il ne verra jamais. Comment on croise deux sources, et pourquoi la dernière vérification se fait toujours à l’œil.

Lire une prévision de vent : les modèles, les effets locaux, et la fenêtre de la cuisine
Photo : Raimond Spekking, CC BY-SA 4.0

Notre cuisine, à La Gaulette, a une fenêtre qui donne sur le lagon, et c’est de loin notre meilleur outil de prévision. Le matin, on regarde si les cocotiers du voisin bougent et à quelle heure la première aile monte au-dessus du Morne. Tout ce qui suit sert à décider si ça vaut une heure de route.

Parce qu’une prévision de vent, lue tous les jours pendant des années, cesse d’être un chiffre. On finit par savoir que « 18 nœuds » sur telle grille veut dire 22 sur le lagon et 12 dans la baie d’à côté. Ce texte met des mots, et quelques chiffres, sur ce décalage.

Un modèle, c’est une grille

Windguru, Windy et PredictWind ne produisent rien elles-mêmes : elles affichent la sortie de modèles numériques publics, qui découpent l’atmosphère en boîtes. La taille de la boîte, c’est la résolution, et c’est le paramètre qui explique 80 % des surprises.

  • GFS (NOAA, États-Unis) : environ 13 km de maille jusqu’à 10 jours, puis 27 km au-delà. Quatre runs par jour à 00, 06, 12 et 18 UTC, horizon 384 heures. C’est le modèle gratuit par défaut.

  • ECMWF / IFS (Européen) : 9 km, quatre runs également, mais avec un détail que peu de monde connaît — les runs de 00 et 12 UTC vont à 10 jours, ceux de 06 et 18 UTC s’arrêtent à 90 heures. Si votre appli a l’air d’avoir perdu la fin de la semaine, c’est souvent ça.

  • ICON (DWD, Allemagne) : 13 km en global, une version européenne autour de 7 km, et ICON-D2 à 2,2 km sur l’Allemagne et ses voisins, réactualisé huit fois par jour. Inutile chez nous, précieux en Europe centrale.

  • AROME (Météo-France) : environ 1,3 km sur la France, horizon 48 heures, réactualisé toutes les trois heures. C’est le meilleur modèle qu’on ait pour Leucate ou l’Atlantique français, et il ne sert absolument à rien ailleurs.

La hiérarchie d’usage : haute résolution pour 48 h, résolution moyenne pour 3 à 5 jours, global au-delà et pour la tendance seulement.

Le point important pour nous : à Maurice, il n’y a pas d’AROME. Ni à Dakhla. On y navigue à 9 ou 13 km de maille, avec un modèle qui ignore l’existence de la montagne du Morne. Le reste, c’est à nous de le rajouter à la main.

Une dizaine d’ailes en vol au-dessus d’une mer grise et courte, un jour de vent établi
Le jour où tout le monde a lu la même prévision. Photo : Raimond Spekking, CC BY-SA 4.0

Ce que la maille ne voit pas

Un modèle ne « voit » un relief que s’il fait plusieurs mailles de large. À 13 km, une pointe, une falaise, une petite île n’existent pas. D’où quatre effets absents de toute prévision.

L’effet Venturi. Quand le flux se resserre entre deux reliefs ou passe au droit d’une pointe, il accélère. Les ordres de grandeur relevés : 30 à 50 % dans un chenal, jusqu’à 50 à 100 % dans un goulet. Vingt nœuds au large peuvent donner 30 à 35 sur la pointe et redescendre à 20 deux milles plus loin. Au Morne, la montagne ajoute 3 à 5 nœuds sur le lagon, tous les jours, et aucun modèle ne le sait.

L’ombre de vent. Derrière un obstacle, la règle empirique des pratiquants dit que la zone perturbée s’étend sur environ sept fois la hauteur de l’obstacle, parfois plus. Un bâtiment de 6 mètres, c’est 40 mètres de zone à éviter pour décoller.

La convergence. Deux flux qui se rejoignent — brise de mer d’un côté, flux synoptique de l’autre — créent une ligne où le vent monte brusquement, sur quelques kilomètres de large. À 13 km de maille, elle n’existe pas.

La brise thermique, enfin, mérite sa section.

La thermique, heure par heure

La terre chauffe plus vite que la mer, une dépression se creuse au-dessus des terres, l’air marin s’engouffre. La cellule mesure 10 à 100 km d’extension pour environ 1 km d’épaisseur, et donne 10 à 20 nœuds sur l’eau, parfois 25 quand le contraste terre/mer approche les 10 °C.

Son horaire est remarquablement constant : calme jusqu’à 10 h, démarrage hésitant entre 10 h et 11 h, montée entre midi et 14 h, maximum entre 14 h et 16 h, chute rapide ensuite. Au moment du pic, la direction bascule — vers la droite dans l’hémisphère nord, vers la gauche chez nous. C’est le détail qu’on a mis deux saisons à comprendre : ce n’est pas le vent qui « tourne mal » en fin de journée au sud-ouest de l’île, c’est la cellule de brise qui fait son travail.

Ce qui tue une thermique : une atmosphère trop stable, une couverture nuageuse épaisse, un flux de terre franc en surface, ou un orage. Nuance contre-intuitive : un vent de terre faible en altitude peut au contraire l’aider.

Rafales, et ce qu’elles veulent dire

Une définition qui change la lecture : selon l’OMM, une rafale est le maximum de la moyenne glissante sur 3 secondes, mesurée à 10 m de hauteur ; le vent moyen est la moyenne sur 10 minutes. Quand une appli affiche « 22 / 31 », les 31 nœuds ne durent pas, mais ils arrivent.

Le rapport rafale/moyen a été mesuré sur des bouées : 1,29 en moyenne, autour de 1,25 en air neutre, jusqu’à 1,5 près de la surface et 1,7 dans des conditions extrêmes. Il augmente quand l’air devient instable et il est plus faible en mer qu’à terre, la rugosité de surface étant moindre. La règle de terrain — au-delà de 10 nœuds d’écart entre moyen et rafale, la session devient désagréable — correspond à un rapport de 1,5, donc à une situation déjà anormale.

C’est aussi pourquoi le vent de terre est rafaleux : le flux arrive chargé de la turbulence des arbres, du relief et des maisons, et il lui faut de la distance pour se lisser. Plus on s’éloigne du bord, plus le vent est propre — et plus on est loin de la plage. Ce compromis, on le repose à chaque Levante à Los Lances.

Dernier outil, sous-utilisé : l’écart-type entre les membres d’un ensemble. Le GEFS américain fait tourner 31 scénarios, l’ensemble européen 51. Groupés, le régime est prévisible et on peut réserver un billet. Dispersés, la valeur affichée n’est qu’un tirage parmi d’autres.

Croiser, puis regarder dehors

Un. On lit deux modèles, jamais un seul, de préférence de familles différentes : ECMWF et ICON, ou AROME et GFS en France. S’ils concordent, la confiance est bonne. S’ils divergent de 8 nœuds, on ne planifie rien.

Deux. On regarde l’échéance et l’heure du run. Un modèle réactualisé toutes les trois heures vaut mieux qu’un run vieux de six. Et la performance décroche au-delà de 7 jours pour n’importe quel modèle. ECMWF gagne environ un jour et demi de fiabilité par décennie : une prévision à 5 jours d’aujourd’hui vaut celle à 3 jours du début des années 2000. Même le GFS connaît des décrochages brutaux — en janvier 2022, son score à 5 jours est passé sous le seuil habituel à trois reprises.

Un anémomètre ultrasonique et son mât de capteurs installés au milieu d’une lande rase
Une station qui mesure, contre un modèle qui calcule : ce n’est pas le même métier. Photo : M J Richardson, CC BY-SA 2.0

Trois. On vérifie les observations réelles : une station ou une bouée en direct, une webcam, l’heure de la marée à la lagune de Dakhla, où le plan d’eau change de nature entre haute et basse mer. Le modèle donne le flux général, la station donne l’effet de site.

Et puis on regarde par la fenêtre. Sur un spot qu’on connaît, l’œil intègre en une seconde tout ce que la maille de 13 km a lissé.

Destination liée : Île Maurice, Maurice

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